



Bourdieu : les jugements de goût
Vidéo envoyée par LunaticJB
Entretien avec Pierre Bourdieu, issu du DVD « Penseurs de notre temps »
http://blog.bafouillages.net
Suite à une remarque judicieuse de Rémy concernant mes questionnements de consigne face aux productions esthétiques obtenues (post "du résultat plastique à la réflexion pédagogique"), je mets Pierre Bourdieu sur le tapis de discussion pédagogique : finalement est-ce que le rôle du formateur ne se résume pas tout simplement à aider le décryptage des codes du capital culturel incorporé et à accompagner ce travail d'incorporation (d'où la nécessité de temps de la méthode active)?
Oui, bon je jargonne. Alors d'après ce que j'ai compris, Pierre Bourdieu soutient qu'un individu se définit dans le "champ" d'une classe sociale selon non seulement son capital économique (seul influence selon les "déterministes") mais aussi son capital culturel. Pour lui, ce capital culturel se manifeste à travers 3 états :
- l'état incorporé, c'est à dire la manière dont l'individu s'est imprégné de la culture environnante (inconsciemment selon son contexte familial, capital de départ, et consciemment selon le temps investi, notamment mis à disposition par cette même famille, dans son travail d'incorporation). Cet état sera d'autant plus efficace qu'il aura été précoce et durable et fait parti de ce que Bourdieu appelle "l'habitus".
- l'état objectivé qui correspond à la possession de biens culturels, au sens matériel (par exemple, que ce soit la propriété d'un tableau ou la possibilité d'accéder à une exposition de ce tableau) . Cet état nécessite tout de même une appropriation symbolique spécifique pour pouvoir la comprendre, il est donc le résultat de la capitalisation culturel mais aussi économique.
- l'état institutionnalisé soit la "matérialisation" du capital culturel à travers les titres scolaires qui nécessitent un investissement en temps et en efforts et permettent de convertir ce capital culturel en capital économique sur le marché du travail.
Donc pour revenir à mes moutons pédagogiques, il me semble qu'il y a là matière à se positionner pour le formateur dans plusieurs registres : sa posture ( et pas seulement dans la notion de lutte des classes, je vois d'ici venir les canaillous me taxant de gauchiste), ses évaluations et plus particulièrement l'évaluation diagnostique en lien avec cette histoire de capital culturel incorporé que je relirais bien aux notions de représentations initiales (je peux faire des liens aussi entre l'évaluation sommative et l'état institutionnalisé du capital culturel...), ses choix de progression pédagogique selon le temps nécessaire à l'incorporation, etc.
J'y vois aussi une notion qui me tiens à coeur en tant qu'ex designer industriel et aussi formatrice en créativité, le travail que j'ai à faire avec les apprenants sur la notion de goût et des choix esthétiques surtout quand on cible une clientèle différente de soi. C'est une évidence en apparence pour tous les stagiaires (en cap métiers de bouche comme en école de commerce) que je croise que d'utiliser les codes de la cible mais les faits me montrent que cet "habitus" dont Bourdieu parle, fausse la donne dès le départ. Aussi mon travail est moins de relever la part d'à priori que de mettre en évidence le fonctionnement de ce rouage pour à minima le rendre conscient dans sa complexité, même sans les gros mots, même sans frimer avec Bourdieu.





A mon intervention du mois dernier "Développer sa créativité dans son quotidien professionnel" à l'ISM auprès de salariés du groupe PRISMA PRESSE, une première m'attendait. Anne, l'une des stagiaires, était accompagnée de deux traductrices. Elles étaient deux parce que le langage des signes, c'est plus sportifs que les langues étrangères! Merci donc à Cynthia et Delphine de l'association ARIS d'avoir assuré ces deux journées, pleines de mes gros mots pédagogiques et d'expressions fleuries.
En effet, Anne est sourde mais pas muette puisqu'elle parvient fort bien a se faire comprendre (même sans les traductrices, cependant nécessaires pour les termes techniques et la rapidité de compréhension) pour peu que l'on soit attentif. Et c'est ça qui a été formidable : la simple présence du temps de décalage nécessaire à la traduction, nous a tous amené à davantage travailler notre qualité d'écoute. J'ai pu observer que même dans les sous groupes où Anne n'était pas, l'attention à la parole de l'autre, à ne pas tous parler en même temps et à laisser chacun s'exprimer, s'est "naturellement" accrue.
En ce qui me concerne, les premières minutes on été troublantes : avoir une personne qui bouge à coté de vous pendant que vous vous exprimez et que tous le monde regarde alors que c'est vous qui parlez, ça fait bizarre. Puis finalement, je m'y suis faite rapidement tout comme les autres apprenants qui finirent par me regarder pour suivre la formation. Je me suis aussi rendu compte de l'importance de ce regard dans ma façon d'animer. J'avais besoin d'attendre celui d'Anne pour vérifier qu'elle suivait au delà des simples commentaires. Je n'avais pas réalisé à quel point j'ai besoin de ce feed-back dans le tempo de ma progression pédagogique.
Ah, que la différence est enrichissante pour apprendre sur l'autre et sur soi-même! C'est une évidence un peu gnangnan que j'énonce là, mais de la vivre c'est encore bien autre chose.
La dernière journée du module "Valoriser les produits des métiers de bouche par la créativité" animée à la CMA (Cf. contexte décrit dans le post "de l'expérience du collage au concept signifiant/signifié") est consacrée à l'élaboration d'un projet le matin et à sa présentation devant un "jury" l'après-midi. Bruno Veslin, le responsable pédagogique, ainsi que les formateurs "techniques" Maurice, en boulangerie, et Julia, en pâtisserie, ont bien voulu jouer le jeu, qu'ils en soient ici remerciés.
Chaque apprenant élabore une démarche particulière dans sa globalité grâce aux notions abordées les jours précédents. Les productions entrent dans le cadre de deux sujets aux choix : le partenariat de la boutique "virtuelle"(qu'ils auront un jour ou dans laquelle ils travailleront un jour...) avec la ville autour d'un évènement artistique ou les premières étapes de leur projet (réel celui-ci) de création d'entreprise à venir.
Voici les traces des productions de cette année :
Damien, boulanger, propose pour le buffet du vernissage de l'exposition du musée de la faïencerie de sa ville, des pains décorés reprenant l'iconographie traditionnelle des pièces exposées ainsi que des pains "à saucer" prenant la forme des personnages typiques réalisés grâce à un emporte-pièce dont on voit ici la maquette.
Olivia, en pâtisserie, a pensé la décoration d'un entremet citron/passion à l'image d'un tableau de Kandinsky et dont la boite reprendrait le motif.


Jérôme, en boulangerie, s'est éclaté sur un décor de pain tout droit inspiré du peintre Alain Thomas.
Ingrid, en pâtisserie, a travailler sur un gâteau "Calder" tant dans sa recherche formelle que sur le code couleur en adéquation avec le choix des produits utilisés (chocolat, fil de sucre...).
Hadrien, en boucherie, a dessiner un mobile, entrant ainsi dans une réflexion issue de la première journée de ce module où les bouchers ont été amené à regarder différemment leur métier à travers les yeux d'artistes comme Natacha Lesueur par exemple.
Emmanuel, faisant un mixage des deux sujets, propose un emballage pour une pâtisserie de nuit "A la bonne étoile" avec une fenêtre ouverte sur le produit tout en travaillant une esthétique en lien avec les oeuvres de Buren.
Vincent, en boulangerie, mène toute une réflexion sur l'évènement "l'art entre dans la ville" en proposant notamment un packaging qui détourne des classiques picturaux en y glissant des viennoiseries de manière judicieuse. Ici, un Picasso où s'est glissé un croissant comme si il avait toujours été là. Sa démarche très complète allait jusqu'à décrire un jeu concours de dessin pour les enfants avec exposition dans la boulangerie et récompense à la clef.
Ici, la réflexion de Guillaume sur un code couleur encore peu utilisé en boulangerie et pourtant judicieux. Son travail a porté sur une signalétique extérieure liée à l'événementiel sous forme de kakémonos (bandes de tissus/papier suspendues verticalement à un support et lestées dans le bas).



Cette année encore, malgré des supports d'inspiration variés dans les styles, les apprenants boulangers de la CMA (Cf. contexte dans le post précédent) sont restés très classiques dans leurs productions de décor. En proposant des illustrations "modernes" autour du thème des oiseaux, j'espérais éveiller un intérêt vers une esthétique plus "contemporaine", partant du principe que tous les "consommateurs potentiels"' de ce genre de commande à leur boulanger ne sont pas des "classiques" et qu'il se peut que cette clientèle "aisée" puisse être attirée par un autre univers.
Est-ce la notion de tradition chère à ces futurs boulangers qui les retient? Est-ce que leurs représentations "artistiques" liées à cette activité ne sont pas assez chamboulées par ma consigne ? Est-ce uniquement mon goût personnel de cliente potentielle lassée par les décors classiques qui m'influence ? Que de questions pédagogiques soulevées par des productions : anticipations des représentations initiales des apprenants, construction de l'activité, rédaction de la consigne, posture du formateur... Chaque année ré interrogées, chaque année affinées, ces questions sont mon carburant. L'année prochaine, j'organiserai ma consigne différemment!
Kevin, en boulangerie, décrit ici la badiane.
Voici la production de Vincent, aussi en boulangerie, qui représente la cannelle.
Magali, en pâtisserie, joue avec le praliné.
Puis, en forme de clin d'oeil, Hadrien en boucherie, construit du signifiant sur le thème du goût du sang, en dehors de la consigne (puisqu'il utilise du figuratif au premier degré) mais me permet ainsi d'illustrer, auprès du groupe, les notions d'interprétations possibles liées aux référents de chacun et à l'imaginaire collectif, notions abstraites et ambiguës qui prennent ici tout leur sens auprès de ce public pas toujours aussi ouvert à ce type de réflexion complexe.En plein questionnement sur mon identité visuelle de formatrice consultante, je profite de mon déménagement (d'où la raréfaction des posts récemment) pour faire aussi le ménage graphique. Aussi ce sont autant de questions entre le fond et la forme qui se posent à moi, interrogeant jusqu'à la définition de mes propositions clients. Voici donc une vidéo pour illustrer mon propos, comme quoi avec une idée simplement typographique, beaucoup de choses peuvent être dite efficacement! En plus, c'est en espagnol pour changer de l'anglais. "Ya no sé qué hacer conmigo" c'est finalement la bonne question à se poser : comment montrer son identité professionnelle, avec quels supports et pour dire quoi? Des bases évidentes, qui parfois se laissent oublier dans notre quotidien occupé et qu'il convient de remettre à plat de temps en temps...
Dernière mode : des centres de formations, plutôt que d'appeler un chat, un chat et un recrutement, un recrutement, préfèrent maintenant s'étaler sur "l'évaluation prédictive". Les RH le savent bien, les outils de recrutement et assumés en tant que tels, ne manquent pas. Pourquoi donc alors les formateurs vont-ils chercher des termes aussi aléatoires que "prédictive" pour se conforter dans ce rôle? "Prédire" les futures progressions pédagogiques de celui-ci, les blocages à venir de celui-là, mais pour qui nous prenons nous? Il suffit d'exercer son métier de façon un peu lucide pour savoir qu'aucun formateur n'est à l'abri de bonne ou de mauvaise surprise avec les apprenants quelque soit l'évaluation pédagogique en question. Et justement, le formateur s'occupe d'évaluation, pas de prédiction. Alors appelons un recrutement par son nom en assumant pleinement les conséquences de ce mot et au panier les costumes de "Voyante-prédictive-subjective" juste pour le plaisir de jargonner.
Voilà un outil de dynamique de groupe intéressant à développer même sans être des artistes dans l'âme. Les valeurs des apprenants, l'esprit de la formation, l'échange favorisé entre les promos, autant de questions que cette activité peut alimenter.
Ils permettent de prendre du recul sur sa problématique, de réfléchir en grand format même seul dans son bureau, pour organiser des idées les unes par rapport aux autres...... Comme pour stimuler de nouvelles pistes quelque soit le projet.

Cette petite vidéo (Field Music - In Context) comme un clin d'oeil à une étape fondamentale de la créativité : "le cadre". Il s'agit du contexte du sujet et des contraintes qui le constituent. C'est un repère de départ mais pas encore un outil de tri ou de rejet. A ce stade de genèse, il est important de n'écarter aucune idée, même les plus farfelues dans lesquelles sommeillent des pistes de réflexion riches et "sérieuses", même les plus banales où se nichent souvent les intuitions originales. Comme une impulsion, il s'agit donc, d'en sortir, de ce cadre préalablement posé. A l'image de cette vidéo, l'objectif est de faire fuser une multitude d'idées à trier par la suite. Mais pour sortir d'un cadre il faut savoir où l'on est, même si c'est pour mieux y retourner à la fin d'une démarche de créativité. Si non, tout une vie ne suffit pas à chercher la "bonne idée géniale" qui bien sûr n'existe pas, tant il y en a des idées à trouver : il faudra juste dans une étape suivante, revisiter ces pistes pour choisir la meilleure en fonction de ... son cadre!

